Pour une meilleure expérience,
veuillez tourner votre appareil en mode portrait.

Visualiser un problème

Ana Samardžija Scrivener et Étienne Cliquet

Visualiser un problème : cet énoncé, nous l’entendons comme une impulsion pour des explorations pratiques à mener en commun. En même temps, le champ qu’elles pourront ainsi ouvrir et baliser s’offrira à des investigations théoriques qui chercheront à expliciter son intérêt pour nos expérimentations et nos configurations sensibles, mais aussi à formuler et à poursuivre les enjeux de celles-ci. Pour ce qui est des participants de l’isdaT, la portée de ces expérimentations est transversale : elles peuvent s’initier et se déployer en les trois domaines optionnels, art, design, design graphique, et se soutenir des études menées dans le cadre des enseignements en histoire théories-philosophie. Aussi nos expérimentations pourront-elles solliciter une multiplicité indéfinie des médias, de la performance à la page web, en passant par le dessin sur tous les supports imaginables et les outils les plus improbables, la vidéo, la maquette, la peinture, l’écriture, le volume, l’affiche, la photographie, l’installation, le chant, la conférence, la cabane dans les arbres, le geste, le silence, etc.

Visualiser un problème s’entend pour nous d’abord comme spatialiser un problème, comme exposer un problème, le révéler ou le rendre visible, voire comme chercher un problème (looking for trouble). Il importe en ce sens de souligner que notre problématique ne coïncide pas avec les pratiques et les problématiques associées à la visualisation des données. Un problème n’est pas une donnée. Un problème, justement, n’est jamais donné, il est à construire. Il doit être configuré à partir des éléments d’une situation ou à partir des connaissances existantes et stabilisées, de telle sorte qu’il rende cette situation et ces connaissances instables, problématiques, qu’il les prive de leur évidence et qu’il les mette en mouvement.

Pour ce qui est de notre rapport aux technologies numériques et à Internet, une précision : nous pensons ces technologies avant tout comme un contexte très général, à la fois diffus et profond. Nous ne l’assimilons pas à un médium comme c’est le cas pour certains artistes (net-art ou post-internet). Nous ne le considérons pas vraiment non plus comme un outil ou un instrument tel qu’il peut être envisagé parfois au sein des digital humanities (cf. l’analyse littéraire assistée par ordinateur de Franco Moretti par exemple). L’histoire d’Internet a laissé espérer que son avenir était entre les mains des citoyens, notamment par la figure emblématique du hacker. Certains épisodes de son histoire, couplée avec le développement de la micro-informatique personnelle, ont effectivement été le fruit d’une construction libre de contrôle étatique ou économique (Linux par exemple). Mais dans son ensemble et précisément au point où nous en sommes, l’utilisation de l’informatique et d’Internet n’est pas une affaire de choix. Plutôt, notre expérience, souvent impensée, est celle d’y être enchainés, comme c’est le cas de tout contexte. S’y jouent des rapports de forces qu’il faut apprendre à analyser et comprendre. Les technologies sont moins un moyen d’expression qu’un élément déterminant du contexte urbain. Ainsi, sous l’impulsion de Visualiser un problème, nos explorations, expérimentations et études s’intéresseront aux contextes où nous nous inscrivons, dans toute la complexité de leurs interpénétrations, stratifications, frictions, déphasages et autres nœuds. De cette manière, nous prolongerons et consoliderons les pistes abordées dans le cours Inscriptions, initié à l’automne 2015. Ce cours, qui sera repris dans l’année 2015/2016 est pensée comme un espace-temps de construction, de résonance, d’essais et de maturation des questions et des matériaux à partager avec nos interlocuteurs de la FMK.

Comme pour le cours Inscriptions, l’enjeux de Visualiser un problème est avant tout un désir de subjectivation, en commun, des pratiques, des gestes, des connaissances et de la pensée. Ce qui nous importe, ce sont les formes de vie que nous sommes capables d’expérimenter à travers les apprentissages, les conversations et les spatialisations de notre pensée. C’est dans une telle perspective que nous abordons des entrelacs langage-image, à savoir comme des configurations capables d’actes, capables de s’inscrire en nous, de nous affecter, de donner à penser ou de faire agir. Et nous abordons aussi les aspects problématiques d’une telle capacité, ses potentialités abrutissantes comme ses potentialités émancipatrices. Nous pensons cet entrelacs surtout dans les dimensions du geste et de la cartographie. Où le geste est conçu à la fois dans sa dimension technique, apprise et répétée, et dans sa dimension d’adresse, de faire-signe et ainsi faire lien ou bien séparer. Où la cartographie est pensée non pas comme un instrument de maîtrise territoriale à tenir devant les yeux ou à englober du regard, mais comme la configuration d’un problème pressant, configuration dont le support est le corps et qui permet une lecture du monde pour l’habiter autrement.

Avec l’intérêt commun pour les questions relatives au contexte, nous avons pu diagnostiquer, lors de notre rencontre à Belgrade en décembre dernier, une attention partagée pour la pluralité des mondes, des logiques et des langages. Ce point, et le désir, que nous partageons, de repenser l’événement des avant-gardes du XXe siècle, nous amènent à nous intéresser plus particulièrement aux situations en lesquelles l’art se trouve confronté au risque (ou au vouloir) d’une dilution, voire se dilue, et où la question même de savoir ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas, perd tout évidence.

La pluralité des langues et la nécessité de réinventer nos cartographies sera l’étoffe même de notre échange sera. Nos conversations nous inciteront aux « déménagements » linguistiques constants, aux jeux de traductions et d’intraduisibles, aux malentendus et aux réinventions bricolées du fameux anglais « international ». Cet inconfort constitutif de la situation que nous projetons de créer ne doit pas être pensé comme une gêne à dépasser ou à tolérer. Il s’agit plutôt de l’accueillir, de l’observer et d’expérimenter avec lui, comme avec une trame problématique féconde pour notre travail. Il y va de même pour les écarts et les points de passage entre les pratiques et les habitudes d’une école d’art et d’une faculté des médias. Enfin, la question du contexte et de la pluralité des langages nous amènera à nous intéresser plus particulièrement aux dimensions géo- politiques de notre échange, à la spécificité de nos situations respectives sur une ligne traversant le Sud de l’Europe d’Est à l’Ouest, à la proximité des frontières, aux trajectoires migratoires et aux autres défis auxquels notre continent est confronté dans le présent.

Durant l’année 2016/2017, ce travail s’adressera aux étudiants de la troisième année et sera articulé au cours Inscription, de façon à les engager et les préparer pour poursuivre ce cheminement au deuxième cycle, à la fois avec nous et d’une façon autonome. L’objectif de notre proposition se ramène en dernière instance à un seul point : ce travail veut être un moteur pour construire des situations fertiles, pour les étudiants comme pour les professeur. Ses effets ne se mesurent pas dans le cadre de la proposition elle-même, mais se continuent et s’éprouvent dans leurs pratiques.

Conclave : une mouette (ou plutôt un goéland) s'incruste sur la cheminée de la chapelle Sixtine